Les mains du conteur- Édito février 2020

«  Quelques fois il n’y a rien, rien que le vide, l’impression que tout a déjà été écrit ici. Se renouveler semble impossible et reprendre un sujet, lassant. Pourtant quand j’étais plus jeune j’avais réalisé que mon métier était un microcosme où je pouvais creuser à l’infini. Encore faudrait-il que le monde me porte. Mais aujourd’hui je suis comme éreintée par l’ampleur des dégâts que notre monde a subis en si peu d’années.
 
Quand je demande au Conte de me consoler, il me vient une image où il se présente comme silencieux, installé sereinement dans un lieu profond et hors d’atteinte des brutalités de l’extérieur. Je le vois dans une sorte de mandorle à l’intérieur de mon cœur, ou de mon corps, peut-être. Il est calme comme un méditant dans sa grotte.
 
Cela m’apaise. Le monde est devenu si effrayant ! Comment le supporter ?
 
Le Conte respire paisiblement et l’image évolue, se révèle. En fait, il se tient entre mes mains jointes ; c’est là sa cathédrale. Peut-être est-ce de l’image de nos mains jointes que sont nées les mandorles ? C’est vrai que notre art du conteur est dans nos mains, n’est-ce pas. Je ne veux pas dire entre nos mains – c’est un autre sujet.
 
Les mains du conteur sont précieuses comme celles du pianiste. Voilà ce que le Conte me souffle aujourd’hui. Et c’est vrai, on n’en parle pas assez souvent. Le conteur n’est pas quelqu’un qui parle avec les mains. Non. Il est quelqu’un dont les mains parlent. Ses mains sont vivantes, reliées au cœur, au conte, et portent le récit avec précision et un incroyable jeu de nuances, tout un vocabulaire manuel.
 
Il ne faut jamais bloquer les mains des débutants. Enseignants conteurs promettez-le moi. J’ai vu naitre un oiseau de grande envergure en libérant des mains bloquées sur les genoux. Soudain Horus s’envole, Osiris est dans la pièce, la débutante est debout, habitée par le mythe, comme je n’ai plus jamais vu de ma vie ensuite. Éblouissant !
 
Les mains détiennent notre art, j’en suis sûre. Un jour où l’orage a fait s’éteindre les projecteurs, le public s’est trouvé tout entier dans ma main. Je contais en un souffle. Quelle tendresse ! On a tous regretté que la lumière revienne.
 
Mes mains aiment faire les canards qui remontent la couronne du roi perdue au fond du lac. Elles deviennent la couronne. Mais en réalité elles sont la source jaillissante d’où nait le merveilleux.

Et vos mains, qu’aiment-elles ? Qu’animent-elles ? »

Catherine Zarcate

L’inspiration – Édito janvier 2020

L’inspiration

«  Commencer l’année en parlant de ce qui nous inspire et comment cela réoriente, réajuste ou renouvelle nos vies. C’est cela, la vraie nouvelle année, le recommencement véritable.

Il y a de la surprise, dans l’inspiration qui arrive soudain. Elle nous comble et nous surprend à la fois. Elle crée un enthousiasme porteur, un élan. Un nouveau cycle emporte alors notre vie : on se lance ! Oui, l’inspiration nous lance sur une piste nouvelle, où il faudra parcourir pas à pas le chemin déjà connu de l’élaboration artistique qui aboutit à la création, celle qu’on montrera, partagera.

Mais avant, il y a cette fulgurance d’une image, d’une idée entrées en nous subitement, parfois associées à beaucoup de lumière ou de joie ou de tout autre qualité ou sentiment – qui resteront inscrits dans l’œuvre finale – et qui pour l’heure nous emplit, nous ouvre, nous inspire.

Au fond, c’est une incarnation. La première étape étant de la recueillir avec respect, la protéger avec soin. La gestation se fait d’elle-même et on l’accompagne en la nourrissant. C’est une recherche passionnante de trouver ce qui nourrit notre inspiration sans la détériorer. Il y faut de la délicatesse, de l’écoute. Malgré sa force lumineuse, une inspiration est en nourrice, chez nous, en couveuse, parfois. Il nous faut être attentif à ne pas l’étouffer.

Rester en contact. Garder l’instant premier, cette graine. Y repenser, le revivre comme on cultive son jardin, comme une danseuse retrouve son mouvement. Porter au cœur l’inspiration comme un secret. La laisser croitre.

Il s’ensuit qu’on chemine alors pour la réaliser : on tend vers sa réalisation. En route on apprend à chaque pas. C’est alors que notre vie se renouvelle, se remodèle, que des choix nouveaux sont posés, des habitudes abandonnées. Notre conscience, notre compréhension, peuvent en être transformées.

On marche dans une direction très bien indiquée et pourtant inconnue. Comme si on savait où on va sans pouvoir le dire. Quand l’œuvre sera réalisée, il faudra que l’inspiration s’y reconnaisse. Sinon, c’est qu’on l’aura perdue en route.

Cette orientation, cette direction est assez forte pour donner vie. Nous n’avons qu’à nous mettre au service. Nous conteurs, savons ce que c’est que de suivre un fil. Eh bien l’inspiration aussi suit son fil. Notre travail consiste à ne pas la gêner.

Quand l’œuvre est là et qu’elle réalise l’inspiration première, nait la joie. »

Catherine Zarcate